Citroën DS : pourquoi est-elle considérée comme la plus belle voiture de l'histoire ?

Le 6 octobre 1955, sous les voûtes du Grand Palais à Paris, une voiture fait irruption dans l'histoire comme une comète. En quelques heures, 12 000 bons de commande sont signés. Le monde de l'automobile vient de basculer. La Citroën DS — prononcée « Déesse » — n'est pas seulement une automobile. C'est un manifeste esthétique, une révolution technique et un objet culturel qui continue, soixante-dix ans plus tard, de fasciner le monde entier.
Réponse Rapide
La Citroën DS est considérée comme la plus belle voiture de l'histoire en raison de la convergence unique d'un design sculptural visionnaire signé Flaminio Bertoni, d'innovations techniques révolutionnaires pour 1955 (suspension hydropneumatique, freins à disque, direction assistée), et d'un statut culturel exceptionnel consacré par Roland Barthes, les présidents de la République et le cinéma mondial.
Le 6 octobre 1955 : le jour où l'automobile changea de dimension
Présentée au Salon de l'Automobile de Paris en 1955, la DS a bouleversé les codes de l'automobile mondiale, au point d'être aujourd'hui encore célébrée comme la plus belle voiture française jamais construite. La scène est restée dans toutes les mémoires. René Coty, président de la République en exercice, se déplace en personne pour l'occasion — fait rare qui dit tout du choc provoqué. Le nom n'est pas choisi au hasard : « DS », prononcé à la française, devient « Déesse ». Un jeu de mots presque prophétique pour une voiture qui allait s'élever au rang de divinité mécanique.
La DS est alors présentée sous l'appellation interne VGD (Voiture Grande Diffusion). La presse parle d'« ovni » automobile. En un seul jour de salon, plus de 12 000 commandes sont enregistrées dès le premier jour. La production démarre dès le lendemain à l'usine du Quai de Javel à Paris. Aucune voiture n'avait jamais suscité une telle adhésion immédiate. Aucune, depuis, n'a su provoquer la même stupeur collective.
12 000
Commandes le premier jour du Salon (oct. 1955)
1,5M
DS produites en 20 ans (1955–1975)
1999
Élue « plus beau design du XXe siècle » par Classic & Sports Car
300 k€
Valeur de certains exemplaires de collection aujourd'hui
Flaminio Bertoni : le sculpteur qui a rêvé une déesse de métal
Derrière les lignes de la DS se cache une figure singulière que l'histoire a longtemps ignorée : Flaminio Bertoni, né en 1903 à Varèse en Lombardie, n'était pas vraiment un designer automobile classique, mais bien un sculpteur. Un artiste qui a révolutionné l'automobile en traitant chaque voiture comme une œuvre d'art. Engagé par Citroën en 1932 après avoir présenté à André Citroën un modèle de Traction Avant directement sculpté dans de la glaise — sans dessin technique préalable —, Bertoni va passer plus de trente ans à façonner l'identité visuelle de la marque aux chevrons.
De la nature à la forme pure
« Quand je dessine des voitures, je m'inspire de la nature, d'un cygne par exemple. Pour la DS, c'est un poisson qui m'a inspiré. » Cette confession résume le génie de Bertoni : là où d'autres ingénieurs cherchaient des solutions mécaniques, lui cherchait une forme vivante, organique, qui semblerait avoir toujours existé. Ensemble avec l'ingénieur André Lefèbvre, ils créent une silhouette inédite : basse, effilée, fluide, presque organique.
En 1957, la DS 19 est exposée à la Triennale de Milan, suspendue à des pylônes pour mettre en valeur la beauté de sa carrosserie. Un objet d'art, littéralement mis sur piédestal. En 1999, au moment d'élire la voiture au meilleur design du XXe siècle, un jury de spécialistes rassemblé par Classic & Sports Car élit la DS. Le verdict est sans appel : « De Vinci a sa Joconde, Michel-Ange a son David. Flaminio Bertoni a la DS. »
🎨 Le génie de Bertoni en quelques dates
1903 : Naissance à Varèse, Italie. Fils d'une famille modeste, apprenti menuisier chez le carrossier Macchi.
1932 : Embauché par André Citroën, prend la direction du service « Style ».
1934 : La Traction Avant révolutionne l'industrie automobile mondiale.
1955 : La DS est dévoilée au Grand Palais et provoque l'ovation du siècle.
1961 : Nommé Chevalier des Arts et Lettres par André Malraux.
1964 : Mort soudaine à 61 ans, au moment où il travaillait sur un coupé sport DS.
Les innovations techniques qui ont changé l'automobile pour toujours
La DS n'est pas seulement belle. Elle est révolutionnaire de bout en bout, au point que ses innovations mettront parfois vingt ans à être adoptées par ses concurrents. À une époque où l'automobile reste une affaire de mécanique rude et bruyante, la Déesse invente une nouvelle philosophie : celle d'une voiture qui pense pour son conducteur.
La suspension hydropneumatique : l'invention qui sauvera une vie
La suspension hydropneumatique auto-nivelante offre une garde au sol réglable depuis l'habitacle, une tenue de route et un confort inédits, et permet même de lever l'auto pour changer une roue avec une simple béquille. Ce système, conçu par l'ingénieur Paul Magès, remplace les ressorts classiques par des sphères à gaz sous pression et de l'huile hydraulique. Résultat : la voiture s'adapte en permanence au profil de la route et maintient une assiette parfaitement constante, quelles que soient les conditions. Les contemporains décrivent la conduite comme une sensation de « tapis volant ».
Mais c'est un événement dramatique qui va propulser cette invention dans la légende. Le 22 août 1962, à l'approche du carrefour du Petit-Clamart, une rafale de pistolet-mitrailleur déchire le silence. Francis Marroux accélère. Le pneu avant gauche est touché, puis le pneu arrière droit… Le cortège poursuit sa route à toute allure malgré les pneus crevés. La suspension hydropneumatique permet de conserver une assiette constante. 187 balles avaient été tirées. 14 avaient touché la voiture. Les deux pneus avant crevés. Et pourtant Marroux réussit à garder le contrôle. De Gaulle et son épouse sortent indemnes de l'attentat le plus audacieux de la Ve République.
⚡ Le saviez-vous ?
Après l'attentat du Petit-Clamart, Citroën créa un slogan inspiré de cet événement : « Ce que cette marque a pu faire pour un Général, aujourd'hui elle le fait pour tout le monde, en général. » Une campagne publicitaire qui n'avait pas besoin d'inventer quoi que ce soit.
Un concentré d'innovations inédites pour l'époque
Innovation DS (1955) | Statut à l'époque | Impact durable |
|---|---|---|
Suspension hydropneumatique | Première mondiale en grande série | Adoptée par Rolls-Royce, Mercedes, etc. des décennies plus tard |
Freins à disque avant « inboard » | Rarissime sur voiture de série | Standard universel aujourd'hui |
Direction assistée | Inédit sur ce segment | Équipement universel depuis les années 1980 |
Boîte semi-automatique (sans pédale d'embrayage) | Révolutionnaire | Ancêtre des boîtes robotisées modernes |
Phares directionnels pivotants | Jamais vu en grande série | Repris par plusieurs constructeurs premium |
Carrosserie monocoque tout aluminium (capot, toit) | Avant-gardiste | Standard de l'industrie |
Fiche Technique — Citroën DS 19 (1955, version originale)
Moteur4 cylindres, 1 911 cm³, ~75 ch (55 kW)
TransmissionTraction avant, boîte 4 vitesses hydraulique
SuspensionHydropneumatique aux 4 roues, auto-nivelante
FreinageDisques avant inboard, tambours arrière, assisté
Dimensions4,80 m de long · 1,79 m de large · 1,47 m de haut
Masse~1 170 kg selon versions
Vitesse max.~140 km/h (annoncée à l'époque)
Production1955–1975 · ~1,5 million d'exemplaires
Roland Barthes, De Gaulle, Alain Delon : une icône culturelle absolue
Il est peu de voitures qui aient inspiré un essai philosophique. La DS en est l'exception absolue. Le philosophe et sémiologue Roland Barthes, dans ses Mythologies publiées au Seuil en 1957, lui consacre quelques pages, allant jusqu'à comparer la voiture aux « grandes cathédrales gothiques ». Pour Barthes, la DS ne se conduit pas : elle se vénère, elle se touche, elle se contemple. Dans ces Mythologies, Barthes écrit : dans les halls d'expositions, la DS témoin est visitée avec une application amoureuse : les tôles, les joints sont touchés, les sièges essayés, les portes caressées, les coussins pelotés.
« Je crois que l'automobile est aujourd'hui l'équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : une grande création d'époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage. »
— Roland Barthes, Mythologies (1957)
La voiture des présidents de la République
La DS a été utilisée comme voiture officielle pour de nombreux présidents français, en particulier dans les années 1950 et 1960. Elle était considérée comme une voiture luxueuse et innovante, qui reflétait l'image moderne et dynamique de la France. C'est le général de Gaulle qui, en 1958, avait fait du premier modèle de DS son véhicule officiel. Après l'attentat du Petit-Clamart, le lien entre la Déesse et la République devient indissoluble. Des présidents comme Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing ont également utilisé la DS pour leurs déplacements officiels.
La DS dans l'art et le cinéma
La DS volée par Alain Delon dans le Paris blafard de 1967 dans Le Samouraï — les reflets des néons sur la carrosserie — a une sacrée classe. Jean-Pierre Melville et Georges Lautner en font le véhicule de prédilection de leurs personnages les plus charismatiques. Elle traverse l'œuvre de Jacques Brel, habille les photographies de mode de Brigitte Bardot. La DS n'est pas dans les films : elle est les films.
🎬 La DS dans la culture populaire
Cinéma : Le Samouraï (Melville, 1967), Les Tontons flingueurs, De Gaulle (biopic, 2020)
Littérature : Roland Barthes, Mythologies (1957) — chapitre entier consacré à la DS
Art contemporain : Exposée à la FIAC du Grand Palais, démontée et remontée par l'artiste Arman
Musées : Présente au MoMA de New York dans la collection de design permanent
Chanson : Jacques Brel, les célébrités des années 60 en font leur monture de prédilection
Pourquoi la DS reste inégalée, soixante-dix ans après
Des centaines de voitures remarquables ont été produites depuis 1955. Aucune n'a conquis la même unanimité. La question mérite d'être posée : qu'est-ce qui, dans la DS, résiste si bien au temps et aux modes ?
La réponse tient en trois mots : cohérence absolue. La DS n'est pas belle malgré ses innovations techniques : elle est belle grâce à elles. Bertoni et Lefèbvre ont conçu une voiture où la forme et la fonction ne font qu'un. La suspension hydropneumatique exige une garde au sol basse qui se traduit par une silhouette rasante. L'aérodynamisme impose les courbes enveloppantes. Les phares directionnels dictent la forme des ailes. Rien n'est ajouté : tout est nécessaire. C'est la définition même du beau.
La DS survit et prospère parce qu'elle est l'un des derniers véhicules véritablement visionnaires, une résistante infatigable à l'obsolescence. À l'époque où chaque nouveau modèle est dépassé en trois ans, la DS continue d'incarner quelque chose de plus grand que sa catégorie. Elle appartient, comme la Joconde ou la tour Eiffel, à ces objets que la culture collective a décidé d'aimer pour toujours.
1957: Prix de design à la Triennale de Milan
1999: Meilleur design du XXe siècle (Classic & Sports Car)
MoMA: Collection permanente design, New York
70+ Ans de fascination ininterrompue dans le monde entier
Questions fréquentes sur la Citroën DS
Pourquoi la Citroën DS s'appelle-t-elle « Déesse » ?
Le sigle « DS » est un hommage à la désignation interne du projet Citroën (D-Series), mais sa prononciation phonétique en français — « Dé-esse » — signifie « déesse ». Ce jeu de mots n'est pas accidentel : il reflète l'ambition de Citroën de créer une voiture transcendant les standards de l'époque. Le surnom a immédiatement été adopté par le public et la presse dès 1955.
Qui a dessiné la Citroën DS ?
La DS est l'œuvre de Flaminio Bertoni (1903–1964), sculpteur et designer industriel italien entré au service de Citroën en 1932. Bertoni n'était pas un dessinateur au sens classique : il sculptait ses créations dans de la plasticine ou de l'argile avant toute mise en plan technique. Il a travaillé en tandem avec l'ingénieur André Lefèbvre, chargé des innovations mécaniques et de la structure de la voiture.
Qu'est-ce que la suspension hydropneumatique de la DS ?
Il s'agit d'un système révolutionnaire inventé par l'ingénieur Paul Magès pour Citroën, qui remplace les ressorts mécaniques classiques par des sphères remplies d'azote et d'huile hydraulique sous pression. Ce système auto-nivelant maintient la voiture à une hauteur constante quelle que soient la charge et les inégalités de la route, offrant un confort de conduite sans équivalent. La garde au sol est réglable depuis l'habitacle. C'est ce système qui a permis à la DS présidentielle de continuer à rouler à pleine vitesse lors de l'attentat du Petit-Clamart en 1962, malgré deux pneus crevés.
Comment la DS a-t-elle sauvé la vie du général de Gaulle ?
Le 22 août 1962, le convoi présidentiel est attaqué par un commando de l'OAS au Petit-Clamart. La DS de De Gaulle reçoit 14 impacts de balles. Les deux pneus avant sont crevés. Grâce à la suspension hydropneumatique, qui maintient automatiquement l'assiette du véhicule même avec des roues à plat, le chauffeur Francis Marroux parvient à garder le contrôle et à accélérer pour fuir la zone de tir. De Gaulle et son épouse Yvonne sortent indemnes. La Déesse venait de sauver la République.
Combien vaut une Citroën DS aujourd'hui ?
Les prix varient considérablement selon l'état, le modèle et la rareté. Une DS standard en bon état roulant se négocie entre 15 000 et 35 000 €. Une DS parfaitement restaurée ou un modèle rare (cabriolet Henri Chapron, DS Prestige présidentielle) peut atteindre 80 000 à 150 000 €. Certains exemplaires exceptionnels — notamment des DS présidentielles documentées — ont dépassé les 300 000 € aux enchères.
Combien de Citroën DS ont-elles été produites ?
Citroën a produit environ 1,5 million de DS entre 1955 et 1975, dans plusieurs versions : DS 19 (1955–1965), DS 21 (1967–1975) et DS 23 (1974–1975). À ces chiffres s'ajoutent les ID (version moins équipée) et les versions cabriolet réalisées par le carrossier Henri Chapron. La DS a été exportée dans le monde entier et reste à ce jour l'une des voitures françaises les plus vendues à l'international.
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